Longtemps, j’avais entremêlé le temps des moissons et celui
des amours, j’avais voulu des récoltes au moment des semences, désirant la
rencontre sexuelle et le contact avec Dieu avant l’ouverture du cœur, vivant
bien des automnes en oubliant de renaître au printemps suivant. J’avais hiverné
pendant de longues saisons, endormie dans un terrain vague jusqu’à ne plus
pouvoir me réveiller du tout, jusqu’à ce que mes paupières intérieures ne
s’entrouvrent presque plus. J’avais bien tenté de réparer les choses, de
refaire mon passé, de prévoir le futur, de fixer le futur, devrais-je dire,
afin de me rassurer. Parfois, et peut-être plus souvent que je ne le crois,
j’avais vécu de fugitifs éveils à moi-même, au plaisir, au bonheur, à la
nécessité d’assumer la matière humaine dont je suis faite. Mais, d’une façon
cyclique, je glissais toujours et encore vers un manque de présence entière à
ce qui est, je me laissais happer par « l’endormissement » de mon
coeur. Ce mouvement de reflux s’est accentué au moment où mes yeux ont commencé
à se couvrir (cataractes). En vérité, peut-être bien que mes yeux se sont
couverts parce que ce mouvement s’était accentué!
Bien sûr, de l’extérieur, les choses n’ont pas l’air si
dramatiques. La vie semble suivre un cours plutôt heureux. Pourtant, elle
achoppe de plus en plus sur de petites choses qui s’étirent, qui se distendent,
qui se chargent de tant de doutes et de questions sans réponse, de petites
choses aussi minimes que des cataractes, et qui finissent par prendre toute la
place. Les malaises, les petits et les grands malheurs et l’insuccès semblent
être des accidents de parcours alors qu’ils sont le parcours même. Je ne parle
pas ici d’une souffrance échafaudée à même les enjeux avortés d’hier, à même
les manques d’amour de toutes sortes, je parle de la tension d’un cœur qui
n’arrive pas à s’ouvrir sur lui-même, qui s’oublie et qui oublie le sens du
divin en même temps. Je parle d’une vie intime en plein chavirement alors
même que tout semble aller plutôt bien vu du dehors.
La prise en charge de l’épreuve
proposée par mes yeux a permis à son message de prendre place dans ma psyché,
de s’intégrer et de me transformer. Bien sûr, j’ai reçu beaucoup d’aide. Cela
sera l’objet des prochains chapitres. Jean-Claude Genel suggère que
toutes les traditions utilisent le monde des images comme outil de connaissance
de soi, je dirais de co-naissance. Les représentations de nous-mêmes et de la
vie nous offrent à travers l’art de visualiser, c’est-à-dire de voir la réalité
d’un œil nouveau, toutes les possibilités de renouer avec le divin, dit-il.
J’ai, en effet, à travers cette expérience, développé un regard d’amour sur les
différentes dimensions de ma réalité, un regard intégrateur de l’aspect
spirituel de mon être.
Je suis revenue à une plus grande affirmation de moi
et mes qualités de cœur ont commencé à nourrir ma vie, mes relations et mon
travail. J’ai appris à assumer ma présence, à la laisser dégager sa couleur
distincte, à ne plus avoir peur de son souffle qu’il se fasse discret ou
pénétrant. J’ai appris à m’aimer avec plus d’attention et d’intégrité.
J’ai appris à mieux danser entre les écueils, avec eux en fait, que la vie
continue et continuera à me proposer, à bouger avec plus de fluidité du rire
aux larmes, de la peine jusqu’à la joie et à me laisser basculer tout doucement
vers la peine de nouveau quand elle se présente… Sans lutte. (
extrait de mon livre PRÉSENCE, la voie de la lumière)

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