vendredi 24 janvier 2014

La peau

Suite des deux derniers messages: Magdelena poursuit son traitement...

"Me racler ? Sans s'occuper de mon expression de surprise, elle m'assit sur la table de massage, prit un couteau en os et, à l'aide de la pointe émoussée, se mit à me gratter la peau, centimètre par centimètre, comme si elle lui enlevait une croûte invisible. "Avec les années, les innombrables peurs, comme celle de mourir, de perdre les êtres aimés, le territoire, l'identité, le travail, la santé, se condensent en forme de grains minuscules sous la peau. D'autre part, les auras des six corps impalpables, leurs capacités d'expansion étant inhibées, se recroquevillent l'une sur l'autre jusqu'à former une cuirasse invisible collée à la peau et qui nous empêche de nous unir au véritable monde, non pas celui qui est pensé, mais celui qui nous pense ... Cette armure t'enferme en te séparant des autres, de ta planète, du cosmos. Elle te fait vivre dans l'obscurité de l'enfer parce que la lumière de l'âme est l'union... Tu vas te rendre compte que le corps humain est immense; le gratter entièrement n'exige pas moins de trois heures. Et même ainsi, pour te débarrasser de la peur et te sortir de ta prison charnelle, une séance ne suffit pas: nous devrons la répéter neuf fois."

Fredonnant une berceuse, elle se mit, avec une infinie patience, à racler tout mon corps, y compris le cuir chevelu, les dents, la langue, le palais, l'intérieur des oreilles, les paupières, les ongles, les testicules, le pénis, l'anus.  Elle le fit avec une telle précision que je ne sentis de chatouilles nulle part, pas même sur la plante des pieds.  Ses mains décidées, enfonçant le couteau à la profondeur nécessaire pour dissoudre lees grains, ni douloureusement ni trop doucement, me parurent celles d'un sculpteur qui en éliminant l'inutile révèle la forme que contient la matière.

Lorsque je rentrai chez moi, il faisait nuit. Une mangue me suffit pour dîner.  J'étais si plein d'énergie qu'il me fut impossible de m'endormir avant l'aube.
.........
Pendant neuf jours, dona Magdelena répéta le raclage, enfonçant chaque fois un peu plus la pointe émoussée.  Mon opacité disparut.  Je commençai à me sentir transparent. Je vis la ville et ses habitants d'une autre manière.  Je cessai de critiquer, je me sentis responsable. La joie de vivre balaya comme un coup de vent mes angoisses coutumières." ( Mu, le maître et les magiciennes, page 148)

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