mercredi 9 juillet 2014

Autour d'une église...




                                           “Il est dommage de ne pouvoir se souvenir de la première fois  où l’on a su marcher, du jour où le monde, au lieu de se réduire à l’arche d’un berceau,  au lisse  d’un  plafond, au feuillage d’un arbre, s’est dressé devant nous et, s’offrant à des parcours autonomes, s’est révélé inépuisable.”
Chantal Thomas

J’ai eu la chance inouïe de naître dans un petit village des Cantons de l’Est et d’y vivre toute mon enfance sans conscience des dangers du monde extérieur. L’univers et ses périls semblaient absolument inexistants. Dans les années 50, la paix était revenue poser son souffle réconfortant sur une terre brutalisée par la deuxième guerre mondiale, destructrice et malsaine comme toutes les guerres savent si bien l’être. Mon coin de pays, bien qu’isolé du reste du monde, jouissait du renouveau ambiant et la vie allait son petit bonhomme de chemin très simplement. Les Félix Leclerc et Raymond Lévesque chantaient un monde meilleur et nous faisaient rêver à la liberté. Nous nous sentions en sécurité, tous les espoirs étaient permis. Et plusieurs espoirs se sont effectivement matérialisés. Les femmes, par exemple, ont perdu leurs corset social, du moins s'est-il relâché suffisamment pour nous laisser respirer...
Nous, les enfants, dès que nous mettions le nez dehors, nous avions l’impression que le village entier nous appartenait. Nous dominions ce petit royaume organisé autour de trois rues sises au pied d’une colline, pompeusement surnommée “la montagne.” Nous nous sentions investis d’un plein sentiment de souveraineté. Rentrés à la maison, nous étions parfois victimes de certains abus et de l’étroitesse d’esprit de nos parents et de l’autorité politique et religieuse en place. À la maison, certains d’entre nous pouvaient ressentir la négligence, la solitude, les mauvais traitements, la répression catholique ou le danger des regards masculins.

Dehors cependant, la liberté semblait sans borne. Il faisait toujours beau dehors. Il y avait bien des limites de temps, il fallait bien se rapporter aux parents, mais le territoire de jeu paraissait immense et sans contrainte aucune. Pourtant, je l’ai compris plus tard, il était si limité ! Les frontières étaient claires. Au nord, au sud, à l’est comme à l’ouest, l’espace à parcourir s’arrêtait tout de go avec la dernière maison. Après, l’infini, les champs labourés, ensemencés ou en pleine fenaison, quelques forêts, des routes de campagne, l’aube d’un côté ou le coucher du soleil de l’autre côté s’offraient à notre regard mais se refusaient à notre avance. L’interdiction de désobéir aux normes établies était toute puissante, physiquement et moralement.  Parfois, nous nous amusions à désobéir et à pousser un peu plus loin, mais nous n’allions jamais bien au-delà des limites du village. Nous savions d’instinct que nous ne pouvions pas fuguer. Le chemin à parcourir pour arriver à un éventuel ailleurs libérateur étant  imprécis dans nos têtes d’enfants, nous l’imaginions infini. Un village est comme une île et les champs environnants deviennent un immense océan. Nos navires magiques ne naviguaient encore que dans notre imaginaire.
Les interdits concernaient notre monde intérieur tout autant que le territoire géographique. Nous ne pouvions pas parcourir notre corps, le connaître, le reconnaître ou le différencier de celui de nos petits amis. Nous ne pouvions pas découvrir et affirmer que notre psyché avait une vie bien à elle, unique et originale, et qu’au centre de nous devait s’épanouir une individualité propre. Nos pensées étaient surveillées et assujetties à la censure mais pas nos rêves, pas nos désirs de partir marcher la terre.
Ma soeur et moi débordions d’une imagination qui nous permettait de traverser toutes les époques et tous les pays. Nous avons exploré les histoires du monde, de la préhistoire aux débuts de la colonie, en passant par celles de l’Europe, de l’Afrique, du Pôle Nord, toutes les histoires du monde. Nous les avons intégrées à nos jeux d’enfants, refusant les routines et la normalisation. Nous avons été tour à tour des enfants perdues en forêt, des chasseurs de mammouths, des pensionnaires dans des couvents sans âge, des missionnaires en Chine et bien autre chose. Ce fut notre façon à nous d’échapper au purgatoire « duplessiste » et de grandir intérieurement sans compromis à la mentalité et à la culture étriquées de notre environnement. L’intime en nous était vierge et vaste comme le ciel.
S’élancer vers la vie dans un bel élan créatif, marcher jusqu’au bout des limites culturelles, sortir du village, tout cela était impératif, physiquement et psychologiquement. Je ne comprenais pas pourquoi une de mes amies voulait marier le fils du voisin et s’installer pour toujours dans la maison de sa famille au coin de la rue. Moi, je voulais partir évangéliser l’Afrique, paradoxalement puisque je refusais de plus en plus ma propre évangélisation.  Je voulais faire des pèlerinages de toutes sortes, à jeun, à pied, à genoux, sacrifiant ma vie à un idéal qui se trouvait forcément en-dehors du village. Pourquoi se contenter de peu ? En attendant, les enfants, dont j’étais, montaient explorer la « montagne » déguisée en Himalaya ou bien déambulaient de longues heures le long des trois mêmes rues autour de l’église ...  à la recherche de notre avenir !                                  

1 commentaire:

  1. Caroline, tu as écris un texte de toute beauté. Te voilà une immense écrivain en plus du reste!!!!

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