Ma réflexion
sur le corps s’est beaucoup enrichie de la lecture du très beau livre de Marion Woodman: Obsédée de la perfection.
Elle y démontre avec brio comment de nombreux siècles d’autorité patriarcale
ont causé l’absentéisme de la conscience corporelle, l’investissement excessif
de la rationalité et de l’intellectualisme, l’établissement de valeurs
matérielles et compétitives. La féminité, de par sa créativité et ses valeurs
cardiaques, à cause de son mouvement à la fois plus expansif et plus incarné, a
été réprimée et jetée au rancart. Même après des années de combat, les femmes
ne sont pas plus épanouies en tant que femmes. Elles ne sont guère plus
heureuses sexuellement. Elles ont revendiqué le territoire masculin d’une façon
presque virile au détriment de leurs vies intimes et de leur puissance
intérieure. Marion Woodman propose de “décapiter la sorcière malveillante” qui
a établi ses quartiers dans la tête à la manière de Méduse, la déesse portant
ses pensées comme un chapeau fabriqué de mille serpents si bien que son crâne
même est un nid de vipères. Elle dit: “Quand on intellectualise un problème, le
corps est cruellement négligé.”
Cruellement, le mot n’est pas trop fort. Le corps est le porteur du
féminin de chacun, homme et femme, il est ce féminin même. Confronté à
l’abandon, il exprime sa révolte à sa façon. Par l’anorexie mentale, la boulimie ou encore l’obésité, le
corps peut devenir une caricature de celle ou de celui (les hommes sont de plus
en plus touchés par ces maladies) qu’il incarne. Il peut être affligé de
malaises douloureux ou de maladies mortelles, il peut souffrir d’une apathie
des sens. Il existe souvent sans plaisir sexuel réel ni grande vitalité.
Au moment où
les femmes se devaient de faire cesser la colonisation de leur corps et donc,
de leur être profond et de leur sexualité, elles ont d’abord mené une lutte
« de tête. » C'était normal. Elles ont
investi le territoire même de l’ennemi et en ont fait le premier site de leur
guerre sainte. Comme si elles étaient passées par Rome la rationnelle, puisque
tous les chemins semblaient y mener, pour arriver jusqu’à leur terre promise.
Le mouvement initial vers la liberté passe presque toujours par des avenues
contraires à l’effet recherché. L’enfant vit une grande dépendance avant
d’affronter l’autonomie. L’adolescent s’investit dans la négation des règles
parentales et sociales pour arriver à la découverte et à l’affirmation de
lui-même. La fusion précède souvent la différentiation des partenaires
amoureux. Ainsi, en Occident, les femmes ont lutté à la manière des soldats,
elles se sont battues agressivement pour leurs droits, elles ont revendiqué un
statut social et professionnel juste et décent comme un premier pas vers leur
liberté. Ce mouvement a été chargé, au tout début, d’une énergie plutôt
masculine. Les femmes ont gagné une place sous le soleil professionnel, mais
elles travaillent comme des hommes, elles n’oeuvrent pas au féminin.
L’instauration d’une vraie liberté coïncidera avec le retour obligé vers la
déesse intérieure et son royaume de chair et de sang. Cela n’est pas encore
accompli.
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