“Il est dommage de ne pouvoir se souvenir de la première fois où l’on a su marcher, du jour où le
monde, au lieu de se réduire à l’arche d’un berceau, au lisse
d’un plafond, au feuillage
d’un arbre, s’est dressé devant nous et, s’offrant à des parcours autonomes,
s’est révélé inépuisable.” ( Chantal Thomas)
J’ai eu la
chance inouïe de naître dans un petit village des Cantons de l’Est et d’y vivre
toute mon enfance sans conscience des dangers du monde extérieur. L’univers et
ses périls semblaient absolument inexistants. Dans les années 50, la paix était
revenue poser son souffle réconfortant sur une terre brutalisée par la deuxième
guerre mondiale, destructrice et malsaine comme toutes les guerres savent si
bien l’être. Mon coin de pays, bien qu’isolé du reste du monde, jouissait du
renouveau ambiant et la vie allait son petit bonhomme de chemin très
simplement. Les Félix Leclerc et Raymond Lévesque chantaient un monde meilleur
et nous faisaient rêver à la liberté. Nous nous sentions en sécurité, tous les
espoirs étaient permis. Et plusieurs espoirs se sont effectivement
matérialisés.
Pourtant, s’élancer vers la vie dans un bel élan créatif, marcher jusqu’au bout
des limites culturelles, sortir du village, tout cela était impératif,
physiquement et psychologiquement.
Je me souviens de mes
premiers pas en-dehors de mon patelin et de mes premières longues marches hors
de l’espace délimité par l’autorité en place et par l’isolement géographique du
village. Je porte de très belles mémoires d’excursions dans les jardins privés
du pensionnat où j’ai pu me réfugier à l’âge de 15 ans. Ceux-ci étaient
réservés aux religieuses mais j’avais trouvé une façon d’y pénétrer. Comme
j’étais habituellement une élève bien à son affaire, j’arrivais à m’absenter du
moment réservé à l’étude sans que les religieuses s’inquiètent ou même
soupçonnent ma désobéissance. Enchantée, à la manière d’une belle au bois
marchant, je parcourais les jardins ou les bois adjacents pendant plus d’une
heure, en riant, en pleurant, en rêvant, rebelle et libre. Puis, je rentrais sereine, la tête
haute, sans culpabilité aucune, juste à temps pour le souper, chargée de tout
mon soul de la vision d’une nature magnifique.
Je me rappelle de folles
aventures qui s’allongeaient toute la nuit durant à travers les premières
villes que j’ai habitées, jeune adulte. Je revois des ponts traversés à trois
heures du matin, j’entends des propos délirants professés du haut de mes
dix-huit ans, des poèmes récités (ou entendus d’eux) à Denis, à Pierre, à André
jusqu’à ces aubes froides et pures qui me retrouvaient sur le seuil de mon
appartement, gelée, grisée, gaie ou triste mais si vivante. Le jour, de vraies
montagnes grimpées jusqu’en haut m’ont vue arriver essoufflée, ivre, pleine de
rêves … des passerelles vers le bonheur! Je me souviens d’un amour sincère et
humble offert à la nature. Et d’un retour d’amour de celle-ci…
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